Les Héros meurent aussi, de Matthew Woodring Stover

Édition : L’Atalande, 638 pages, 25 euros

Résumé :

La terre quelque part dans le futur : l’humanité est désormais soumise à un système de castes ultra-rigide. En bas de l’échelle, les Ouvriers sont des esclaves robotisés. En haut : les Oisifs, dont l’occupation principale consiste à se distraire en se mettant dans la peau des Acteurs, sorte de gladiateurs du futurs voués à se battre sur Autremonde, un univers parallèle fantastique peuplé d’elfe, d’ogres et de magiciens, et sur lequel règne en maître l’empereur-dieu Mael’Koth. Un univers ludique qui n’a pourtant rien de virtuel : la mort et la souffrance y sont bien réels. Hari le sait : sur terre il est une superstar, à Ankhana, la capitale d’Autremonde, il est un tueur sans pitié du nom de Caine. Un tueur qui voudrait prendre sa retraite, si la femme qu’il aime, prise au piège sur Ankhana, ne risquait de mourir. Il accepte donc une dernière mission, comprenant que pour avoir raison de ses ennemis sur terre, il devra d’abord vaincre ceux d’Autremonde… Homme de théâtre avant de devenir une des grande figures de la Sword and Sorcery outre-atlantique, Matthew Woodring Stover réussit là parfaitement le mélange difficile de la SF et de la fantasy. La coexistence entre les deux univers, aussi remarquablement construits l’un que l’autre, offre un roman puissant et haletant, en même temps qu’une habile réflexion sur le métier d’acteur.

Avis :

Les Héros meurent aussi, de Matthew Woodring Stover, compte parmi mes romans préférés.
Parfois classé comme dystopie, je le classerais plutôt en science fantasy. Le récit se déroule sur deux mondes à la fois. Notre bonne vieille Terre, mais dans une version futuriste où les neurosciences ont bien progressé. Puis sur Overworld et sa capitale Ankhana, planète très « fantasy » classique, avec ses races traditionnelles d’elfes, orcs, fées et ses mages, mais dans un contexte très urbain et un brin sinistre. C’est que leur société va mal… Et les habitants d’Overworld sont loin d’imaginer que l’attention des Terriens est braquée en quasi permanence sur eux.
En effet, connectés via leurs ordinateurs et simulateurs, les « Acteurs » humains ont infiltré la société d’Ankhana pour le plus grand bonheur des spectateurs abonnés à leurs chaînes. Ils n’hésitent pas à commettre meurtres, vols, à se lancer dans des quêtes folles ou particulièrement risquées.
Hari Michaelson, alias l’assassin Caine, est l’une des stars d’Overworld. Charismatique, doué pour les répliques-chocs et les poses classes quand ses fans se connectent à sa vision, il sait ce que le public attend de sa performance. Lui-même a goût à son personnage sans peur mais non sans reproche. Et puis, en Overworld, la femme qu’il aime est également une actrice, plus éthique, avec moins de fans, mais elle compte vraiment pour lui. Alors, quand elle disparaît dans une capitale au bord du gouffre et de la révolution, au diable les scénarii qu’on lui impose, il lui faut la retrouver !
Il s’ensuit un roman d’action aventure, avec des répliques percutantes, drôles ou cyniques. Des alliances nécessaires avec les indigènes d’Overworld, dont un mage en particulier. Ce poids sur les épaules des producteurs et des spectateurs qui en veulent pour leur argent, quand Caine ne veut que retrouver sa belle. Un monde sur Terre de spectateurs pervers et avides de sang, et sur Overworld au bord de l’imposition. Le tout sur un rythme d’enfer et un style fluide. De quoi se régaler.
Les Héros meurent aussi date de 1998. Ce n’est pas si vieux que cela. Il s’inscrit entre le jeu de rôle en fantasy, le jeu vidéo, et les « shows TV » à la violence exacerbée. La narration alterne entre la 3e personne lors du visuel des spectateurs et la première personne dans l’intimité d’Hari quand il tombe le masque loin des caméras.
Nous sommes dans des thématiques qui n’ont rien de révolutionnaire. Stephen King avait déjà dénoncé les jeux TV violents avec Running Man en 1987 où le héros doit fuir sans se faire tuer par les spectateurs avant la fin du chronomètre. Quant à Westlake dans Trop humains (1992), il disait aussi : « Rien de ce qui pouvait vraiment avoir d’importance pour un être humain ne se produisait jamais dans leur vie inventée (…) Voilà pourquoi [les héros de feuilletons] séduisaient tant. Laissez-les vivre vos passions à votre place. Tout bénéfice, indolore. Une drogue légale, aussi efficace que les illicites ». Le côté violent et vidéo rappelle quant à lui le film Avalon (2001) où les héros s’affrontent dans un monde virtuel. La plongée et les interactions entre deux mondes peuvent nous évoquer : pour les uns, Tad William et le cycle Otherland (1996), pour d’aucuns, Il est difficile d’être un dieu ^(1964) des frères Shougatski et pour les autres, le film plus récent d’Avatar (2009).
Alors, quel est l’intérêt de lire Les Héros meurent aussi ? L’écriture, l’humour, l’intelligence du scénario, la complexité d’un double monde qui se dévoile peu à peu. Et une fin excellente qui clôt admirablement le récit.
Avec l’Overwold de Stover et l’Otherland de Tad William, je me dis parfois que ce n’est pas pour rien que j’erre en Heaven Forest en marge d’Another…